Accueil › La soie en Ardèche › Le mûrier, arbre d'or
Pas de soie sans mûrier. Le ver à soie se nourrit presque uniquement des feuilles de cet arbre, et l'histoire de la soie en France est d'abord celle d'une immense campagne de plantations. Dans les vallées de l'Ardèche et des Cévennes, le mûrier était si précieux qu'on l'appelait « l'arbre d'or ». Voici pourquoi le ver à soie dépend du mûrier, quelles espèces étaient cultivées et comment on récoltait la feuille.
Le bombyx du mûrier porte bien son nom : sa chenille, le ver à soie, mange les feuilles du mûrier et refuse presque tout le reste. Cette spécialisation est le fruit d'une très longue histoire commune entre l'insecte et l'arbre, en Chine, où les deux ont été domestiqués. La qualité de la feuille influe directement sur la santé des vers, sur la taille des cocons et sur la qualité du fil.
Les besoins sont considérables. Pendant le dernier âge de la chenille, quelques jours avant le filage du cocon, la consommation de feuille atteint son maximum. Pour un élevage familial, il fallait donc disposer de nombreux arbres, ou acheter de la feuille à des voisins. Le cycle de vie du ver à soie explique ce rythme de croissance.
Les premiers élevages européens utilisaient parfois le mûrier noir, mais le mûrier blanc s'est imposé pour la sériciculture. Les agronomes ont ensuite sélectionné des variétés plus productives en feuilles.
Le mûrier blanc se diffuse dans le sud de la France à la fin du Moyen Âge, en même temps que l'élevage du ver à soie. Son essor date surtout de la fin du XVIe siècle. L'agronome ardéchois Olivier de Serres, dans son Théâtre d'agriculture publié en 1600, consacre de longues pages à la culture du mûrier et à l'éducation des vers. Il convainc le roi Henri IV de lancer de grandes plantations, jusque dans le jardin des Tuileries à Paris, afin de produire en France la soie que l'on importait d'Italie.
Dans le Vivarais, en Languedoc, en Provence et dans la vallée du Rhône, les mûriers se multiplient aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ils bordent les routes, les chemins et les terrasses, et marquent durablement les paysages. Notre dossier sur la sériciculture retrace cette histoire.
Dans les Cévennes et en Ardèche, le mûrier avait une place à part. Planté sur les terrasses, au bord des champs ou près des maisons, il permettait l'élevage de printemps, dont les cocons étaient vendus aux filatures. Cet argent servait à payer les impôts, les dettes ou les achats de l'année. D'où le surnom d'« arbre d'or ».
Les mûriers étaient considérés comme un véritable capital : leur nombre et leur état comptaient dans la valeur d'une propriété, et leur entretien était un souci constant.
La feuille était cueillie chaque jour, à la main, pendant toute la durée de l'élevage. On l'arrachait en faisant glisser la main le long des rameaux, et on la rapportait dans de grands sacs ou des paniers. Elle devait être fraîche et sèche : une feuille mouillée par la pluie ou la rosée risquait de rendre les vers malades. Par temps humide, il fallait l'étaler dans la magnanerie pour la faire sécher avant de la distribuer.
Pour les jeunes chenilles, on choisissait les feuilles les plus tendres, que l'on hachait finement. Pour les vers plus âgés, on distribuait des feuilles entières, voire des rameaux.
Pour faciliter la cueillette et favoriser la production de jeunes pousses, les mûriers étaient taillés régulièrement. On les conduisait souvent en arbres bas, à tronc court, dont on coupait les branches à intervalles réguliers. Cette taille donne aux vieux mûriers leur silhouette caractéristique, avec un tronc massif et des têtes noueuses que l'on reconnaît encore dans les campagnes.
Avec la disparition de la sériciculture au XXe siècle, beaucoup de mûriers ont été arrachés ou abandonnés. De nombreux arbres subsistent cependant, isolés au milieu d'un pré, en alignement le long d'une route ou au bord d'une terrasse. Ce sont des témoins discrets d'une économie qui a fait vivre des milliers de familles et alimenté les moulinages de l'Ardèche.
Aujourd'hui, le mûrier est aussi planté comme arbre d'ombrage, notamment des variétés sans fruits, appréciées dans les cours et sur les places du Midi.
Le bombyx du mûrier s'est spécialisé dans la consommation des feuilles de cet arbre au cours de son évolution et de sa domestication. Il trouve dans la feuille de mûrier, en particulier du mûrier blanc, les éléments nutritifs nécessaires à sa croissance et à la production de soie.
Le mûrier blanc, Morus alba, originaire de Chine, est l'espèce traditionnellement cultivée pour nourrir les vers à soie. Le mûrier noir, Morus nigra, est surtout apprécié pour ses fruits ; ses feuilles plus rêches conviennent moins bien.
Dans les Cévennes et en Ardèche, la vente des cocons, rendue possible par la feuille de mûrier, apportait aux familles paysannes un revenu en argent essentiel. Le mûrier était donc considéré comme un arbre précieux, d'où ce surnom.
Oui, les fruits du mûrier blanc sont comestibles, sucrés mais assez fades. Ceux du mûrier noir sont plus parfumés. Il ne faut pas les confondre avec les mûres de la ronce, qui appartiennent à une autre famille de plantes.